

Instrument auxiliaire du diagnostic psychiatrique, le système de diagnostic électronique Klenico est disponible depuis quelque temps déjà. Swissmedic l’a dans l’intervalle agréé comme dispositif médical. Développé sous la direction du psychologue Prof. Dr. Damian Läge, le système Klenico est distribué par la société du même nom.
Au contraire, ou en complément d’une anamnèse psychiatrique classique menée au sein de la relation entre le patient et le médecin et marquée par la relation médecin-patient, Klenico collecte et évalue les symptômes sur la base de renseignements fournis par les patients et de questions complémentaires adressées à une personne qualifiée. Les patients peuvent également se connecter au système depuis leur domicile et saisir leurs plaintes.
Klenico se fonde pour ce faire sur les critères diagnostics de CIM-10 et DSM-5 auxquels peuvent être attribués 410 symptômes en fonction du degré de gravité de leur expression. La société utilise à cet effet plus de 600 items selon des déclarations, des questions, des observations ou des interprétations. Les résultats sont à l’image d’une carte géographique. En outre, les dangers pour soi et pour autrui sont explicitement exposés. Une utilisation régulière peut donc rendre visible une modification de la symptomatique durant le traitement. L’utilisation de Klenico s’effectue avec un navigateur internet propre ; la protection des données est notamment garantie par une transmission cryptée des données. Des études sponsorisées par Klenico sont actuellement en cours dans différentes cliniques de langue allemande.
Klenico elle-même concède que son système de diagnostic d’un genre nouveau connaît les limites suivantes : « La déduction directe d’un diagnostic psychiatrique sur la seule base des résultats de la carte des symptômes ne semble pas encore indiquée en l’état d’évaluation actuel. En raison d’approches innovatrices ou faute d’une revue suffisante de la formulation des items, nous recommandons encore la retenue pour les troubles suivants : troubles de la personnalité, TDAH, trouble du spectre autistique, dépendances, psychoses, manie, caractéristiques intensives. » (https://www.klenico.com/wp-content/uploads/2019/09/hintergrund-boschuere-klenico.pdf). Selon l'entreprise, Klenico coûte actuellement 60 CHF par demande d'auto-évaluation par les patients, et non les 200 CHF mentionnés dans un article de la NZZ (F. Witte, "Mit Software gegen psychische Leiden", NZZ am Sonntag, 8.09.2019). Ces coûts peuvent être facturés aux caisses d'assurance maladie en ambulatoire, mais constituent une charge supplémentaire pour le système de santé.
Grâce à Klenico, les spécialistes peuvent obtenir une vue globale des souffrances actuelles d’un patient aussi bien sous influence de la perspective intérieure qu’extérieure, avec l’aide de la carte des symptômes qui catégorise ces derniers par troubles. La représentation visuelle aide le patient à mieux comprendre sa maladie psychique et épaule le spécialiste dans la pose du diagnostic, la documentation, la communication et l’évaluation de l’évolution. Le questionnement systématique permet de découvrir également des symptômes qui se seraient partiellement perdus dans un entretien personnel, pour des raisons de pudeur par exemple. Ce questionnement systématique peut par ailleurs être utilisé lors de la formation de jeunes spécialistes.
L’utilisation de Klenico peut ainsi élargir le répertoire diagnostique et ce malgré l’existence d’une multitude d’instruments et de tests extrêmement bien évalués disponibles quasi gratuitement pour le diagnostic comme pour l’appréciation de limitations fonctionnelles psychiatriques. Une incertitude diagnostique qui fait obstacle à un traitement, des patients qui remplissent volontiers des questionnaires, des patients et des traitants qui accordent de l’importance à une visualisation imagée de la symptomatique ou de la progression du traitement, des médecins disposant de connaissances linguistiques et médicales plutôt faibles, représentent autant de possibilités d’application. Comme Klenico indique tous les symptômes et les classe par trouble sur la carte ad hoc et que différents symptômes peuvent figurer dans plusieurs troubles, la carte des symptômes permet une présentation très visuelle de la complexité des troubles. Le système Kleniko présente en outre l’avantage que les déclarations à la première personne, très axées sur le patient, peuvent être bien comprises par ce dernier. Il existe toutefois souvent des patients qui pour des raisons d’ordre cognitif, linguistique ou pathologique, ne sont pas en mesure de comprendre des questions manuelles ou numériques et d’y répondre.
Pour autant, l’utilisation de moyens auxiliaires de diagnostic numériques comme Klenico fait également l’objet de limitations et de réserves : elle pourrait conduire à penser que les souffrances psychiques sont de simples entités de maladie, faciles à représenter et objectives. Les résultats par trouble sur les cartes de symptômes sont certes uniquement destinés à aider à poser le diagnostic. Elles ne sont pourtant en aucune façon « plus objectives » que d’autres résultats psychiatriques ou psychologiques. Elles ne correspondent ni à des analyses en laboratoire, ni à des radiographies ou à d’autres paramètres biologiques fonctionnels.
En psychiatrie, un diagnostic standardisé par test ou, comme avec Klenico, un diagnostic par intelligence artificielle et basé sur internet, ne peut remplacer un diagnostic basé sur la relation. Kleniko peut venir en soutien de la construction de la relation puisque dans une seconde étape, un spécialiste va interroger le patient. Grâce à l’information personnelle réalisée par les patients eux-mêmes, Kleniko permet également de déceler des problèmes « cachés » ou « non abordés » qui pourront alors être traités dans l’entretien psychothérapeutique, favoriser la relation au patient, la réflexion sur soi etc., et mener ainsi à une réduction des symptômes et une amélioration de la qualité de vie. Il doit à cet égard être clair que dans le cadre de traitements psychiatriques psychothérapeutiques, des compilations quantitatives de symptômes liées à un modèle pathologique orienté sur la notion de déficit ne sont pas suffisamment efficaces. Finalement, un risque supplémentaire réside dans la potentielle dépendance de l’accès aux traitements (ou à des prestations d’assurance) à une prétendue objectivité à travers une utilisation imposée de tels systèmes de diagnostic, et partant, d’une perte de contrôle des médecins de la pose de l’indication de tels auxiliaires diagnostiques. Dans ce cas, nous serons arrivés dans le merveilleux nouveau monde de la numérisation et de la surveillance. Sous peu, les données collectées seront alors incorporées par les géants du net comme Facebook ou Google.
Avec ou sans moyens auxiliaires comme Klenico : Des objectifs de traitement moins opérationnels, tels que le soulagement de la souffrance, la compétence à répondre à ses propres besoins, l'autoréflexion, l'acceptation de soi ou la capacité à établir des relations, sont au moins aussi importants pour nos patients que la simple réduction des symptômes. Nous, les psychiatres, sommes encore nécessaires comme auditeurs, comme aides compatissants, comme navigateurs vers une histoire qui donne du sens.
Tobias Müller (médecin assistant) et Michael Kammer-Spohn