« Vous faites le bien et devriez en parler davantage »

Depuis le 1er février, Manuela Specker est la chargée de communication de la FMPP et de ses sociétés de discipline. La quadragénaire livre ici ses premières impressions dans cette fonction et explique comment elle envisage de contribuer à sensibiliser le public à la santé psychique et à la psychiatrie. 

 

Susanne Walitza et Catherine Léchaire, co-Présidentes de la Commission permanente de la communication  

Manuela Specker, qu’est-ce qui vous a motivée à postuler en tant que chargée de communication ?

Depuis un certain temps déjà, j’ai l’impression que votre action est trop peu reconnue par le public, à l’instar d’ailleurs d’autres professions en lien direct avec l’humain et ses problèmes. Nous vivons une époque où ce qui est négatif devrait si possible être condamné à l’invisibilité. Extérieurement, tout doit toujours sembler lisse, poli et fonctionnel. Une raison parmi d’autres, pourquoi vous les psychiatres rencontrez plus de difficultés que d’autres à vous faire entendre. C’est là que je souhaite redresser la barre. Ce que j’aime dans la communication, c’est son côté « plaidoyer ».

Durant de nombreuses années, vous avez exercé la profession de journaliste auprès de quotidiens et d’hebdomadaires suisses, puis d’éditrice chez Caritas Suisse. Vos contributions nuancées nous ont particulièrement impressionnées et nous avons constaté que de nombreux thèmes s’apparentent à ceux de notre discipline. Qu’allez-vous en retirer pour votre travail chez nous ?

Je suis moi-même surprise par le nombre de recoupements. Cela est probablement dû au fait que dans mon travail je cherche toujours à faire une différence pour les personnes que ce système tourné vers le profit et l’efficience a laissées sur le bord de la route, qui sont prétéritées ou qui se sentent exclues d’une autre façon – par exemple parce qu’elles sont atteintes dans leur santé psychique.

Ces dernières années, je me suis intensivement penchée sur les mécanismes d’exclusion, mais aussi sur ce qui ne tourne pas rond dans le monde du travail : les abus de pouvoir qui font leurs victimes, les conditions individuelles et systémiques qui favorisent les burnouts etc. Une bonne communication présupposant de se confronter à des contenus, je peux également tirer profit de ce savoir dans ma fonction de chargée de communication de la FMPP. J’aimerais encourager les psychiatres à s’exprimer davantage sur les développements ou les situations de la société qui rendent les gens malades.

 

Un communiqué de presse a été une de vos premières actions parmi nous. Pouvons-nous nous attendre à en voir d’autres dans un proche avenir ?

Oui, bien sûr. Cela étant, ce sont la présidente de la SSPP Fulvia Rota et son vice-président Rafael Traber qui sont à l’origine de ce communiqué de presse. J’ai ainsi pu constater dès la première semaine que sur le fond aussi nous tirons sur la même corde. Une communication efficace signifie inciter par l’écriture et la parole les récepteurs à lire et à penser. Aligner de belles phrases ne suffit pas. Si nous nous inspirons de contenus, nous nous différencions grâce à eux et gardons à l’esprit le contexte global, nous agissons également toujours dans l’intérêt de nos patientes et de nos patients au final.

 

Lors du sondage en 2020, les membres ont fait savoir qu’ils souhaitaient davantage d’effets extérieurs et de communication externe. Quelles sont vos idées à cet égard ?

Durant l’entretien d’embauche, j’ai suggéré la production de podcasts. Un domaine dans lequel j’ai également déjà accumulé de l’expérience. En outre, l’utilisation des réseaux sociaux recèle un fort potentiel. Les idées sont une chose, la faisabilité en est une autre : il s’agit d’instruments très complexes. Ne disposant pas d’un état-major communication, nous devons en être conscients. Un tel engagement ne doit en aucun cas se faire au détriment de la communication interne ou du travail médiatique classique. Comme évoqué précédemment, je vois de grandes opportunités si vous, les psychiatres apportez une réflexion critique sur la société. De manière générale, je souhaite souligner que l’effet sur l’extérieur n’est pas quelque chose que nous pouvons piloter et influencer au gré de nos envies. Patience et stratégie à long terme en sont les préalables. De la même façon, nous ne pouvons pas dicter aux journalistes ce qu’ils doivent écrire. De plus, la psychiatrie a un passif historique et, partant, est frappée de nombreux préjugés.

 

Comment pouvons-nous redresser la barre ?

Je suis fermement convaincue que nous serons toujours entendus si nous nous exprimons de manière réfléchie sur l’actualité et plaçons les évolutions dans leur contexte plutôt que de participer à des débats qui dramatisent et exagèrent – même si certains médias adorent cela dans la course à l’attention. En termes de communication, nous devons en outre être présents à plusieurs niveaux : il s’agit de revaloriser le travail des psychiatres dans la perception de la population et, ce faisant, de lever le tabou sur les maladies psychiques et enthousiasmer une relève plus nombreuse pour la profession de psychiatre. Finalement, ces aspects sont liés. Cela présuppose un important travail d’information et une grande endurance. Et surtout : il faut un comité et une présidence qui soutiennent activement la communication. Toutes et tous, vous œuvrez pour le bien par votre travail. Moi je veux vous inciter à en parler davantage.

 

Quelles expériences avez-vous faites à cet égard jusqu’à présent dans nos sociétés de discipline ?

Il y a une volonté prononcée de faire avancer les choses sur le plan de la communication. Il faut aller vite, en particulier en ce qui concerne le travail médiatique. Le fait que la co-présidence, en la personne de Fulvia Rota et d’Alain Di Gallo, soit toujours atteignable rapidement malgré des agendas serrés, facilite grandement mon travail. Je ressens aussi une grande ouverture à un travail médiatique et une communication proactives. Certes, nous devons être conscients qu’au contraire de plus grandes fédérations ou sociétés, nous ne disposons pas de tout un état-major dédié à la communication et permettant un important partage du travail. Mais c’est aussi ce qui fait l’attrait de cette tâche chez vous : je peux contribuer directement au niveau contenu et conseils, et je peux veiller à une aussi grande homogénéité possible dans la communication. Pour autant, être perçu à l’extérieur comme efficace et comme une seule entité, nécessite d’aborder ouvertement les vues divergentes au sein de la fédération. Un consensus minimum doit exister auquel chacune et chacun peut adhérer. Sur ce point aussi, je suis très confiante, car je vis les instances dirigeantes comme particulièrement inclusives et engagées.

 

Le coronavirus pourrait-il contribuer à un regain d’intérêt du public pour la santé psychique, une fois que nous aurons surmonté la pandémie ?

C’est possible, même si je suis plutôt sceptique à cet égard. Nous partons de plus loin que les psychologues : avoir besoin d’un ou une psychiatre reste toujours stigmatisant, alors qu’il est moins tabou de dire qu’on va demander de l’aide à un ou une psychologue. Au contraire : le moi néolibéral exige quasiment ce travail sur soi aujourd’hui. La trajectoire de carrière des concepts de pleine conscience et de résilience en est également une expression. Nous devons être particulièrement vigilants, car la question d’une déstigmatisation uniquement superficielle des problèmes psychiques se pose. Cette optimisation de soi et toute l’industrie du bonheur en particulier, mènent au fond à ce que soit inculqué à l’individu qu’il doit combattre tout sentiment négatif, toute tristesse, qui font pourtant partie de la nature humaine. Cela n’est d’aucune aide, en particulier pour les personnes souffrant de graves maladies psychiques.

 

Quels sont à votre avis les plus grands défis au niveau de la communication ?

La mise en œuvre du modèle de prescription est l’un des plus grands défis qui nous attendent. Il me semble que les différences entre les psychothérapies médicale et psychologique se brouillent de plus en plus. Nous devons absolument redresser la barre sur ce point. Il ne s’agit pas de présenter l’un comme étant meilleur que l’autre. Mais il n’est pas acceptable que la psychologie s’établisse ici comme l’acteur principal du discours. Il serait en outre utile que les deux parties reconnaissent qu’elles sont nécessaires les deux pour assurer la prise en charge psychiatrique et psychothérapeutique en Suisse. Dans le cadre du modèle de prescription en particulier, un climat hostile aux psychiatres a été créé avec des méthodes parfois peu reluisantes. Non seulement déloyale, cette façon de faire finit pas nuire au but auquel nous devons tous nous dédier : que chaque patiente, chaque patient bénéficie du traitement adapté, au lieu d’être livré à lui-même. Un autre défi majeur sera d’éveiller l’intérêt pour le métier de psychiatre auprès de la relève, et ce, aussi bien pour la psychiatrie de l’adulte que pour celle de l’enfant et de l’adolescent. En effet, parfois une profession est plus stigmatisée que ne le sont les troubles. 

 

À propos de Manuela Specker

Manuela Specker (44 ans) a étudié à Fribourg (histoire contemporaine, science des médias et de la communication) et à Oxford (histoire). Elle a également suivi le cycle d’étude de journalisme au Centre de formation des médias MAZ à Lucerne. Elle a exercé le métier de journaliste et rédactrice durant de nombreuses années auprès de quotidiens et d’hebdomadaires (entre autres pour la Luzerner Zeitung et pour CASH) avant de se dédier à la communication d’entreprise (notamment à la CSS Assurance). Ces dernières années elle était responsable de la formation pour Caritas Suisse et journaliste indépendante pour CH-Media. 

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